
THE ARTIST’S PLAYGROUND
February 22, 2026
The Long Hallway
February 22, 2026À l’automne 1992, j’avais 26 ans et partageais un petit atelier d’artistes dans le Vieux-Montréal, où j’ai développé une passion pour la photographie de portrait. Au début de l’été, j’étais retourné vivre dans le sous-sol de mes parents, afin d’économiser de l’argent, en attendant le retour de mon chum, parti six mois en Afrique.
Frances, que j’ai rencontrée pour la première fois dans un cours de dessin à l'Université Concordia, et qui est rapidement devenue pour moi, une muse, m'a demandé de prendre soins de son chat pendant son absence. Tous deux habitaient depuis peu dans un nouvel atelier d’artistes sur St-Zotique. Frances a été la première résidente-artiste à emménager dans ces nouveaux lofts sur St-Zotique. Son espace était incroyablement lumineux : une unité de coin avec des murs en briques de ciment, encadrant une série de grandes fenêtres industrielles à une seule vitre. C'était une expérience unique. Le quartier est une enclave industrielle oubliée, collé sur la Petite Italie. L’accès en autobus y est facile, le stationnement aisé et le Marché Jean-Talon tout près.
Rapidement, j'ai été, moi aussi, convaincu de faire le saut; j'ai eu le courage de réserver un loft au 202 St-Zotique. À l'époque, le troisième étage était principalement un vaste espace ouvert. Après un long processus d’élaboration de plans déterminant la localisation du loft, sa taille, l’emplacement des murs, la plomberie et la configuration de la cuisine, peu après Laurie Walker, j’ai pris possession de mon espace, au troisième étage, avec ses doubles fenêtres insérées au début de l’hiver. Ce fût mon premier “loft”, une expérience qui a généré une abondante énergie créatrice, sous formes multiples. À l'époque, je gagnais ma vie en tant que décorateur de cinéma et les hasards de mon métier m’ont déjà amené à fréquenter ce bâtiment. Mes recherches sur les décors m'ont souvent amené à rendre visite à une entreprise locataire de longue date au rez-de-chaussée : Décor SOS (à l'époque, c’était la plus grande maison d’accessoires et de décors à Montréal). Leur accessoires surdimensionné se sont souvent répandus hors de leurs locaux et sur le quai de chargement, ce qui ajoutait au mélange éclectique d'activités commerciales qui avaient court sans cesse dans le bâtiment. Mon espace de 1800 pieds², au 3ème étage, était composé d'une pièce fermée équipée comme une grande chambre noire avec un évier industriel, un studio assez grand, ceintré par des rideaux noirs enveloppants, une cuisine complète, une salle de bain, un coin repas, un salon, ma chambre et mon vaste bureau juxtaposés sous les deux grandes fenêtres industrielles. Après avoir minutieusement peint les planchers, avec de grandes formes colorées et des motifs au pochoir, le loft a rapidement pris la forme de mon espace de travail, mon espace de vie idéal.
Dès mes début au 202, les périodes creuses de mon travail dans l’industrie du cinéma, se sont transformées en périodes extrêmement productives pour moi, sur le plan de la photographie. Très vite, j’ai expérimenté différents types de caméras et j’ai produit deux séries de portraits exhaustifs, qui m’ont permis de lancer ma carrière d'artiste exposant et de créer mes premières publications.
Presque tous les jours, des artistes locaux, des danseurs, des athlètes, des personnes issues de minorités LGBTQ et bien d’autres me rendaient visite dans mon studio et acceptaient de poser pour moi ou de collaborer avec moi. Grace à l’espace abondant pour entreposer des accessoires et créer des décors, mon travail en studio devenait de plus en plus riche et complexe, et ma capacité à accepter du travail sur commande s’accroissait également. Le studio se métamorphosait à mesure que les besoins augmentaient. J’ai même pris en charge le tournage de scènes pour deux productions cinématographiques distinctes de l'ONF, pour lesquelles j’ai contribué en tant que directeur photo.
Avec l’accès aux trois étages de l’édifice ainsi qu’au toît, les possibilités de tournage étaient infinies. Lorsque je n’étais pas là-haut en train de pique-niquer, je fesais des portraits d’acteur ou des portfolios de modèles pour gagner de l’argent.
En 1994, une amie proche et collègue à moi, Robyn Badger (également décoratrice en cinéma), s’installa au C-5, l’espace voisin du mien. Bien qu'un long mur nous séparait, c'était comme si nous étions colocataires. La vie privée était pratiquement inexistante. Nous nous sommes amusés à nous raconter les messages téléphoniques les uns des autres; les murs minces incapables d’atténuer le volume des appels entrants sur nos répondeurs respectifs.
Au fur et à mesure que mon milieu artistique grandissait, ma vie sociale et mon envie de les mélanger tous ensemble sous forme de soirées «loft» grandissait. La plus célèbre a eu lieu pendant une période où je fréquentais DJ Bobzilla, un artiste de la scène alternative qui performait au SKY CLUB et à l ‘UNITY. Il était installé dans le studio avec ses tables tournantes sur une scène de grande taille, un rideau scintillant et une boule disco derrière lui. En face de la piste de danse se trouvait un autel surélevé, avec une grande télévision diffusant des épisodes consécutifs d'AB FAB, à côté d'un B.Y.O.B. bar assez grand; il s’étendait sur toute la cuisine et semblait ne jamais être à sec. La foule en liesse était nombreuse et très éclectique, dans tous les sens du terme: le bâtiment était, à toute fin pratique, assiégé. Dans les jours qui ont suivi, un article a été publié dans une chronique consacrée aux événements artistiques; notre soirée baptisés : «The Martini Apocalypse» par Lucinda Catchlove du Montreal Mirror.
Cette époque de ma vie a été une conjoncture parfaite entre le fait d’être (relativement) jeune, fraîchement sorti de l'université, ambitieux, à un carrefour professionnel et mûr pour du travail créatif. Les opportunités se présentaient sous de nombreuses formes différentes, et le loft était toujours en mesure d'y répondre, me fournissant un vaste et créatif terrain de jeu.
Au fil des années, les locataires du 202 ont développés une vie inter reliée et nous avons partagé nos existences en solidarité les uns avec les autres, notamment lorsque nous avons combattu et gagné collectivement notre bataille face à la ville pour l’obtention de baux résidentiels. Nous avons été les premiers à Montréal à obtenir le statut de résident légal, reconnus en tant qu'occupants de lofts d'artistes industriels.
Ce sentiment très fort de communauté est devenu un point d'ancrage pour définir ma notion de sécurité de vie / de travail. À de nombreuses occasions, mes projets ont débordé les limites de mon espace et mes voisins m'ont toujours accommodé; personne ne s'y opposant jamais. Cette aura de permissivité s’est avérée très fertile et est arrivée à un moment critique, m’encourageant à prendre des risques et repoussant mes limites créatives. Après 3 ans et demi, lorsque j'ai choisi de m'éloigner de cette communauté et espaces merveilleux, j'ai cherché à retrouver cette synergie et ce sentiment de liberté dans l'East Village à New York, à l'été 1996… mais hélas, ce n'était tout simplement pas la même chose.
Jules de Niverville réalisateur





